Le Bénin, tout comme le Togo ou le Ghana, possède une étroite ouverture sur la mer. A peine plus de 150 km de côte sur le Golfe de Guinée. Cotonou est un des ports les plus importants d'Afrique de l'Ouest. Il a d'ailleurs été racheté tout récemment par un de nos plus vertueux compatriotes, M. Bolloré – qui a dit que la Françafrique était morte?
Derrière le port et le quartier des ambassades, en continuant vers l'ouest, on trouve l'aéroport et son trafic très fluide, puis le quartier Fidjrossé. Après l'aéroport, la route s'arrête au niveau d'un quartier très justement surnommé Fin-Pavé. Ici, commence la Route des Pêches et son sable fin. Sur une dizaine de kilomètres, la ville s'estompe progressivement. Zones résidentielles et bars branchés très fréquentés le week-end, de rares hôtels de luxes désertés et quelques somptueuses bâtisses d'anciens ministres ou de riches Béninois. La Route commence donc discrètement en longeant la plage, jonchée de détritus, notamment ces sachets en plastique noir distribués quotidiennement par millions pour absolument tout et n'importe quoi, dans lesquels porcs et chèvres miniatures se donnent à coeur joie. La densité de population se rapproche inexorablement du zéro lorsqu'on atteint le village de Togbin et l'école de de théâtre d'Alougbine Dine, petit coin de paradis isolé, et c'est à peu près à cet endroit que le poème commence.
Une langue de terre d'environ 30 km de long pour 3 km au plus de large, coincée entre l'océan et la mangrove, et qui court jusqu'à Ouidah, cité côtière tristement célèbre pour avoir été la dernière terre africaine foulée par des millions d'esclaves, et ce durant des siècles.
Le sable devient orange, et parcourt joyeusement le millier de nuances qui le sépare du rose. D'un côté, l'océan offre généreusement des poignées de vagues jamais capricieuses, de l'autre, des cocotiers par milliers bercés par un vent de mer qui gonfle leurs feuilles épaisses.
Des cocotiers à perte de vue, jusqu'aux marécages qu'évidemment, on ne distingue pas, mais dont la verdure et les cactus qui tapissent le sol témoignent de l'existence. Parfois, un hameau de cases s'aligne face à l'océan, et l'on remarque une architecture simple au matériau unique. Des feuilles de cocotiers tressées constituent les murs, les toits et les palissades de chaque case. Soudain, comme surgis de nulle part, on voit au loin, sur la plage, une quarantaine de silhouettes parallèles penchées singulièrement sur le sol. En s'approchant, on comprend qu'une véritable lutte s'engage contre l'océan pour le délester de ses entrailles à l'aide d'un filet interminable.
Les pêcheurs, marginaux dans leur pays pour n'avoir pas peur de la mer, se doivent de vaincre la nature au tir à la corde pour gagner quelques pièces. Une fois la victoire acquise, on peut aller à leur rencontre pour choisir quelques spécimens parmi les centaines de poissons entassés et encore surexcités.
Sur la moto, la conduite est par moments plus que sportive mais, brûlés par le soleil et apaisés par l'air marin, salués par les cocotiers penchés et les enfants sans cesse souriants, l'heure qu'il faut perdre pour parcourir les quelques kilomètres qui nous sépare de Ouidah n'est jamais sacrifiée à regret.
Evidemment, tout cela semble n'être qu'un stupide cliché. La mer, le soleil, les cocotiers...certes...mais au fond qu'est ce qui constitue ce qu'on appelle plus ou moins péjorativement un cliché? A quel moment tel ou tel type de lieu devient un cliché? Je crois qu'il s'agit d'un endroit où, indiscutablement, on prend son pied à ne rien faire d'autre qu'être précisément en cet endroit. Sincèrement, quand en fin d'après-midi, on sirote une bière bien fraîche sur une petite pelouse à l'ombre, à quelques mètres d'une plage déserte, on a plutôt les idées claires.
Mais la Route des Pêches va essuyer un drôle de revers. Un soir, puisque l'on habite désormais dans une maison à une dizaine de mètres de cette route, au niveau de la ville encore, je monte sur le toit à l'heure où le soleil se couche, histoire de scruter les vagues. Mais le ciel se couvre, le vent se lève et de drôles d'oiseaux noirs volent en rase motte. Je me rends en fait compte qu'il s'agit des sachets en plastique qui planent au-dessus de la route comme un mauvais présage moderne.
Le lendemain matin, le réveil est gris, la bruine est insolente et la population hébétée fait les cents pas sur la voie. Des tractopelles sont passées aux aurores pour tout raser. Absolument tout. Des dizaines et des dizaines d'échoppes de rues sont simplement détruites. A présent, les gens démontent ce qui reste et récupèrent ce qu'ils peuvent. La veille, on était allé manger sous une grande paillotte au bord de la plage. Ce matin, il ne reste que le comptoir, unique partie en dur de la buvette, isolé sur le bord. Et puis, le sable retourné révèle des tas de déchets enfouis. Sous le regard triste des parpaings noircis par l'humidité, la visage de la rue vire au mélancolique.
Les rumeurs vont bon train, et il faudra quelques jours avant d'obtenir une version qui s'approche de la réalité.
Benoît XVI débarque au Bénin d'ici deux semaines. Evidemment, le pays se met en quatre pour l'accueillir. Et comme le vieux crocodile a décidé de visiter Ouidah, il faut prendre des mesures. Il y a deux moyens pour se rendre à Ouidah depuis Cotonou. La Route des Pêches, paisible et impraticable, et la route nationale, bitumée et infernale. Mais pour le passage de la Papemobile, la nationale va être fermée et toute la circulation va être transférée sur la Route des Pêches. Un joyeux bordel en perspective. Pour faire face, les autorités ont décidé (à deux semaines de l'arrivée du Pape) de bitumer la Route des Pêches. Pour ce faire, il faut commencer par tout raser. Bien entendu, le chantier n'ira pas plus loin. Donc, la voie a été ravagée, est bien moins praticable qu'avant et de nombreuses personnes ont tout perdu. Et on apprendra par la suite qu'à travers toute la ville, des maisons ont été rasées pour sécuriser la visite de Sa Sainteté. Amen.
Du coup, quand je vois son petit sourire condescendant placardé en 4x3 à travers toute la ville, je sens mon aversion pour le Vatican monter en puissance. Mais j'essaie de faire abstraction, car ce serait juger des dizaines de milliers de Béninois qui, en dépit et en pleine conscience de tout, reçoivent la visite du Pape comme une joie et un honneur. Ce qui met en lumière une nouvelle grande différence dans nos manières de penser et d'agir. Car, contrairement à nous, le Béninois (et tant pis pour la généralité) ne mesure jamais les sacrifices qu'il doit faire.
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